Le marché de Port Louis -issue de l’ouvrage « Florilège »-

Le marché de Port Louis -issue de l’ouvrage « Florilège »-

J’avais décidé ce jour-là, de me rendre au marché couvert de Port-Louis, dont je savais qu’il était une visite incontournable d’un séjour à l’Île Maurice. Comme toujours en vacances, nul besoin de réveil pour être debout aux aurores. Dû sans doute à un peu de décalage, l’excitation, la volonté de ne pas en perdre une miette, de rentabiliser les dix jours payés à prix d’or après des mois (années) d’économies pour ce voyage. Autant tout voir, tout faire, tout vivre à deux cents pour cent.
Déjà les quelques jours écoulés m’avaient éblouie. La végétation, la mer, les routes, les plages de sable blanc et ce ciel magnifique. Comme une douche ininterrompue de sensations chaudes, bleues, venteuses, salées, bruissantes, vertes, caressantes, suintantes, blanches, aveuglantes, tout à la fois, et qui me laissait dans un état d’hébétude totale, comme une énorme fatigue bienfaisante. De celles qui ne laissent aucun répit et poussent les nerfs à bout, au point d’aller chercher plus loin encore d’autres sensations. Comme tout corps plongé dans un liquide finit par s’y noyer avant de remonter à la surface, je ressentais ce besoin quasi animal d’engloutir encore et encore des lumières, des couleurs, des goûts et des textures qui m’étaient inconnus et dont je savais parfaitement qu’ils me seraient retirés à jamais dans peu de temps.
Munie de mon sac à dos, appareil photo, sandales, lunettes de soleil et chapeau, sans oublier le précieux porte-monnaie locale, je monte dans le bus. Après quarante minutes de route étroite, tortueuse et chaotique au milieu d’hectares et d’hectares de canne à sucre, parfois ponctués d’une tache blanchâtre d’un chapeau de paille flottant sur les pointes vert-jaune des cannes, nous voilà à Port-Louis. C’est une petite ville, mais une capitale, brouillonne mais volontaire, entre les couleurs pastel « sixties », et le « gris-acier-verre-béton » caractéristique de notre début de troisième millénaire.
Arrivé à la gare centrale d’autobus, le car se range un peu n’importe où et déballe ses passagers avec les consignes habituelles d’heure et de lieu de rendez-vous. Le marché central de Port Louis étant tout proche, nous nous dirigeons vers le « Bazar » comme on l’appelle aussi. Ce qui lui convient assez bien tant ses abords sont encombrés de petits étals de toutes sortes, de vélos, de motocyclettes et de gens. Ce qui frappe en premier est un amalgame de couleurs, de bruits et d’odeurs. Tout en marchant mes yeux balaient frénétiquement de gauche à droite les petites échoppes colorées avec leurs plastiques, leurs gamelles en aluminium, leurs petits plats chauds ou froids tous prêts et leurs jouets « made in China ».
Nous entrons dans la halle couverte et la fraîcheur du lieu nous envahit. Immédiatement je ressens un apaisement. Les étals proprement alignés regorgent de fruits qui sont des légumes, et de fleurs qui sont des fruits. Le monde qui circule est différent aussi. Ils se connaissent, ou en tout cas ils connaissent ce qu’ils achètent, se parlent en créole, plus rarement en anglais. Ils vivent ici. Un brouhaha intense emplit le lieu et résonne comme dans une boite en fer, le sol est arrosé et son odeur âcre se mêle à celle de la coriandre, de la menthe, des fleurs de lys et des ananas Victoria. Les avocats d’ici sont comme des ballons de rugby, les citrons verts regorgent de sucre et les mangues greffées sont vertes et douces. La foule devient plus dense et je commence à étouffer. Je cherche une sortie pour prendre un peu l’air et m’isoler du groupe aussi.
Après avoir passé la grille, le soleil me happe et m’aveugle. J’aperçois sur ma droite un peu d’ombre, je cours m’y réfugier. Un parfum suave me fait tourner la tête, mélange de rose et de myrte. Une petite charrette est rangée le long du mur dans un passage étroit. Je m’en approche. Elle est remplie de petits fruits joliment empilés dans des paniers d’osier. Ils ont la taille d’une mirabelle et sont d’un rouge violacé mais certains ont une couleur d’un vert blanchâtre. Je m’approche et je montre au vendeur une poche en papier blanc comme le font les clients autour de moi. Je paie en remerciant et emporte le petit sac. Un peu plus loin à l’ombre, je m’arrête et j’ouvre le sachet pour y plonger la main. Je saisis une petite boule qui ressemble à un de ces fruits que j’ai vus empilés mais qui est enrobé de petits grains collants et gras. À la vue on dirait des petits cristaux rosés mêlés à des éclats un peu plus rouges sur la peau fine d’un vert translucide.
J’en mets une entière dans ma bouche. Je la glisse entre mes dents et je serre doucement la peau fine et tendue que je sens sur ma langue. Tout à coup une explosion inédite de jus sucré mêlé aux petits cristaux salés légèrement piquants éclate et envahit jusqu’au fond de ma gorge. L’intérieur de mes narines s’humidifie instantanément ainsi que mes yeux. Mon cerveau se mobilise tout entier pour définir chaque sensation, chaque saveur. Mais ma bouche, ma langue, ma gorge ne cherche qu’à prolonger ce plaisir nouveau : « ça pique, ça fond, c’est salé, c’est sucré, c’est juteux, c’est trop bon ! » Trop tard, il m’en faut une autre. Me voilà prise au piège de cette petite goyave fondante au goût rafraîchissant de fraise des bois mêlé de sel et de piment.
C’est le diable et les anges réunis.
Je suis au paradis.

Brigitte Chevallereau, membre de l’atelier