Clara Gombert À partir des cartes de tarot – La dame tempérance

Clara Gombert À partir des cartes de tarot – La dame tempérance

C’est l’histoire d’une dame tempérée, c’est l’histoire d’une dame encombrée, et de l’eau qui coule à ses côtés.

Le regard vide, les cheveux blonds, la bouche pincée, et toujours le bon pas de côté, qui incline les hanches. Une posture certes inconfortable mais démonstrative, coude au vent, ailes mi ouvertes, à deux doigts du mouvement brusque. Pourtant, elle figure, silencieuse. Dans ses mains, s’accrochent des jolies carafes, ces dernières s’incrustent dans la peau, le prix de la cadence, quotidienne. Et puis la robe lourde fini le travail, de plis, d’épaisseur, empêche, sabote le mouvement brusque. Toujours droite mais pas figée, jamais de trop, mécanisée par l’habitude. Elle passe, d’un pot à l’autre, l’eau comme une tresse, des cheveux bleus, le regard fuyant, tout en maitrise, l’ennui parfait, immuable. Elle entretient le rythme, l’horloge de la vie, des flots dans le dos, elle n’y trempe pas un pied. Elle ouvre ses oreilles, jamais la bouche, de ses mains elle dit « il faut mettre de l’eau dans son vin, ressentir fort certes mais en secret, mettre de l’eau pour fluidifier, la laisser couler sous ses yeux mais ne jamais perdre de vue, l’économie des mots n’empêche pas que l’on ressente, ça doit être ça mon grand secret ». Et puis être là toujours, être fiable, quitte à être piégée, l’équilibre triste, parfois douçâtre, joyeux dans ses moments où l’on sait que l’on sert. Servir jusqu’à disparaitre. Le regard vide, qui dit en secret « Qu’est-ce qu’on fait des autres alors, le sens des autres, prendre leur regard, s’y réfugier, si on se mêle, si on s’emmêle, qu’est ce qu’on fait de soi chez les autres ? »

Et puis alors du balancier usé, naît la fausseté dans le rythme. Une goutte de trop et la carafe déverse, l’inconfort d’être soi. La robe a pris l’eau, soudain humide, disgracieuse, pesante. Les vents contraires agitent les ailes, ouvrir ou refermer ? La jolie tresse se défait, les coudes endoloris se reposent sur les côtes, et sous le choc, le regard ne fuit plus. Il y a une fêlure, l’horloge s’arrête et le corps s’interroge. Que fait on sans habitude, sans mécanique, sans autres à indiquer, sans flot à sauvegarder ? Un passage fragile est rompu, les jours se vident de sens, et pourtant le ruisseau continue de vivre, impétueux, le temps continue de passer, impatient. Mais alors, le monde peut tourner sans moi ? En voilà une chose bouleversante. Et l’air de rien, la décision est prise, je me récupère de chez les autres. Finalement, il y a beaucoup à dire, finalement, les autres ne s’enfuient pas, même bruyante, irrégulière, même en ouvrant grand la bouche pour crier. JE SUIS MOI SANS LES AUTRES. MAIS PUTAIN J’AIME LES AUTRES.

Les cheveux au vent, les pieds dans la rivière, la robe oubliée sur le bord, elle baigne son corps, maintenant pleine et entière, réconciliée, la cristallisation de l’être. C’est l’histoire d’une dame qui a pris froid, qui a pris l’eau, qui a tranché, sans être étanche, s’est libéré.