Quand la lecture inspire l’écriture

Quand la lecture inspire l’écriture

« Le soldat désaccordé » de Gilles Marchand –  Aux Forges de Vulcain 2022

Paris, années 20. Un ancien combattant est chargé de retrouver un soldat disparu.

Il découvre une histoire d’amour, obstinée, audacieuse, téméraire, poétique ; une histoire d’amour qui refuse de mourir malgré l’enfer, la folie et l’absurdité de la guerre.

Ce récit comme un hommage à toutes les victimes de toutes les guerres.

 

Ce livre est aussi une mine d’écritures, Gilles Marchand multipliant les genres d‘écriture, dans des phrases directes, percutantes.

  • La répétition pour évoquer la persévérance, la pugnacité du sentiment amoureux.

Une année passa. Interminable pour l’un comme pour l’autre.

Émile écrivit des poèmes qu’il déchira. Lucie écrivit des lettres qu’elle déchira.

Ils se retrouvèrent au pis de juillet 1908.

Une année passa. Interminable pour l’un comme pour l’autre.

Émile écrivit des poèmes qu’il garda précieusement dans une boîte en fer. Lucie écrivit des lettres qu’elle garda précieusement dans une boîte en bois.

Bois et fer se retrouvèrent au mois de juillet 1909.

Lucie et Émile se retrouvèrent au mois de juillet 1910.

Lucie et Émile se retrouvèrent au mois de juillet 1911.

Lucie et Émile se retrouvèrent au mois de juillet 1912.

Lucie et Émile se retrouvèrent au mois de juillet 1913.

Leur vie n’était que juillet. Le reste de l’année n’existait pas n’avait pas d’intérêt, n’était que torture, solitude et malheur.

  • L’invention de verbes pour un monde cherchant à s’étourdir de nouveautés après les années d’horreur.

En 1925, la France fêtait sa victoire depuis sept ans. Ça swinguait, ça jazzait, ça cinématographiait, ça électroménageait, ça misstinguait. L’Art déco flamboyait, Paris s’amusait et s’insouciait. Coco chanelait, André bretonnait, Maurice chevaliait.

  • L’usage du On comme personnification d’un collectif, anonyme et solidaire. L’abrutissement des soldats tels des animaux menés à l’abattoir chez lesquels persiste l’élan de vie et d‘amour.

Une pause. Et on remettait nos havresacs. Dix kilomètres, vingt, quarante. Les pieds qui chauffaient, les épaules qui s’affaissaient. Et on remettait nos havresacs. En murmurant et en chantant. En pleurant et en priant. (…) On démarrait, on avançait. On obéissait. Devant nous des havresacs, derrière nous des havresacs. (…) A la longue on s’en foutait. On remettait nos havresacs. Boue, pas boue, pluie, pas pluie, il fallait avancer.

On se racontait nos amours. Ceux qui en avait pas inventaient. Ceux qu’en avait plus se souvenaient. Ceux qu’avaient pas été gâtés embellissaient. Ça sert à ça les histoires, à rendre la vie meilleure.

  • L’évocation de la terre, meurtrie et blessée, allégorie du traumatisme du conflit.

« La terre, c’est pas pareil, c’est plus complexe, c’est vivant. Là elle est gorgée de ferraille, de poudre, elle a respiré les gaz, elle a bu trop de sang. Elle a touché la mort. Tellement de corps qu’on a jamais retrouvés. Se sont pas envolés, sont toujours là. En dessous. Et on veut replanter par-dessus ? ça sera sans moi (…). »

  • La poésie pour donner à voir les promesses de ce qui aurait pu être. Avec le On universel des amoureux.

On s’était promis l’Amérique. On s’était promis de chanter et danser.

On s’était promis de découvrir une nouvelle couleur, d’inventer un parfum, de faire pousser des fleurs. On s’était promis de nager dans toutes les mers, de voguer dans tous les océans.

On s’était promis la trompette et le tuba, la caisse claire et la cymbale, le piano et le violon. Le son de l’accordéon. (…)

Qu’on n’oublierait pas la chance et la joie. Qu’on ferait un tour du monde puis demi-tour. Qu’on flotterait dans les vents, le zéphyr et le sirocco, la tramontane et la balaguère.

 

« Le soldat désaccordé » une lecture captivante, émouvante ; d’une écriture inspirante.