La légende de la forêt -issue de Florilège-
La légende de la forêt parle d’arbres abattus, rendus immortels de la main de l’homme.
Première sensation : un frisson, une décharge électrique. L’arbre tombe et tremble. Il murmure : « je dois mourir pour vivre encore. »
Dans la scierie, les lames le débitent et un morceau de lui paraît en bout de chaîne « planche ». On l’empile avec ses congénères et le temps s’immobilise. Pas encore vivante, pas encore quelque chose, Pause.
Assoiffée, je me dessèche, deviens dure et ferme
Le temps passe.
Des hommes hurlent et vitupèrent. Des chaînes m’enserrent avec mes congénères et un roulis infernal nous donne la nausée. Virages, bruits, klaxons, à nouveau des hommes ordonnent, trient, organisent. Le balancement instable de bas en haut, de gauche à droite nous jette sur le sol d’un hangar. Silence. Pause.
Le temps passe.
Je reste planche
Un jour, deux hommes pénètrent l’atelier. Ils choisissent quelques-unes d’entre nous ; nous débitent, nous assemblent, nous vissent, nous clouent et nous tapissent de tissus satiné.
Ils nous frottent et nous polissent la couenne par force ponçage et polissage
Cercueil : ainsi nommée enfin ; je suis cercueil. Ils vissent de robustes poignées brillantes sur mes flancs, et j’embellis d’exister.
Enfin ! Utile sans doute, immortel peut être ! Je me souviens de la légende de la forêt : arbres abattus rendus immortels de la main de l’homme.
On me place dans un grand hall.
Le temps passe.
Je suis cercueil
Mes semblables gonflent d’orgueil, tous plus beaux, plus majestueux, plus impressionnants les uns que les autres.
Des hommes tristes nous examinent, nous scrutent, et vont leur chemin.
Le temps passe.
Le matin de mon heure de gloire, je suis choisi. Je frémis de bonheur et d’appréhension.
Ils parlent de Gérard pour lequel ils m’ont choisi.
Ils le couchent, l’animal, à l’intérieur de moi et après force palabres et méli-mélo, les voilà qui scellent sur ma carcasse cette autre partie de moi, mon couvercle. « Il va rester là longtemps, ce gars à m’habiter ? Suis-je devenu une sorte de maison ? j’en doute, je ne comprends rien ! »
On nous transporte en voiture. Cette fois, six hommes me portent, toujours lui dans moi et moi autour de lui. Ils me portent sur leurs épaules robustes, un bras replié dans le dos, poing fermé, marche cadencée et d’ambulante.
Devenu la vedette, je me rengorge et fais le fier. Au moins cent personnes dans cette presque cave aux murs de pierre. Plafond en voûte, que tous ces hommes aux visages compassés imitent, noirs, mains jointes et têtes basses.
« Me prennent-ils pour un Dieu, qu’ils paraissent devant moi si humbles, si modestes ? »
Une femme officie. Elle parle de mots que je ne comprends pas. Un homme chante, parle de mort, de testament, de codicille et d’enterrement.
La femme dit ; « la vie après la mort ! »
« Gérard va-t-il sortir de moi ? », Je me sens mal à l’aise. Les hommes, ceux d’avant, ceux de la forêt, ceux de la scierie riaient et parlaient fort. Ici, tout sent la paix, le recueillement, et le silence. Je frissonne de peur quand la maîtresse de cérémonie dit : « rendez-lui un dernier hommage ».
Et chacun de ces cent-là, de me jeter de l’eau à grand coups de goupillons, l’un s’incline, une femme touche son cœur puis effleure ma carcasse.
Alors que la chanson qui parle de roses se tait doucement, les hommes me soulèvent et me sortent de la salle. Ils me déposent sur le sol et j’avance seul, à peine fier de mon autonomie : j’ai chaud et je vois des flammes. Un horrible pressentiment m’étreint. Mon heure de gloire ! Je sais sans comprendre pourquoi, que c’est la fin. Si petite vie, si courte, si misérable ! Ne servir qu’au service de la mort !
Alors, je murmure dans le crépitement des flammes : « la vie après la mort, la vie après la mort, la vie après la mort ».
Le temps est passé.
FMQ, membre de l’atelier


