Un moment de lecture : découverte, sensations, cheminement

Un moment de lecture : découverte, sensations, cheminement

Un monument ce livre, colossal, 2 tomes de près de 600 pages, écrits en petites lettres ; comme si on avait voulu faire entrer le texte dans une boite, le pousser à l’étroit entre la première et la dernière de couverture. La collection La Pléiade, un format de poche au titre de noblesse. Tout un récit, coincé là, pour ne pas qu’il s’échappe, pour ne pas qu’il déborde. Écrit sur papier bible comme on dit, pour lui donner de la légèreté sans doute.

Ce texte tassé, couvrant des pages et des pages, aurait pu être repoussant, indigeste : tant de lettres agglutinées les unes aux autres dans ce rectangle de carton, austère, mais dense, consistant, remplis de promesses tel un gâteau.

Pas un gâteau bourratif, un gâteau moelleux, juste ce qu’il faut de biscuit, de crème, d’épices et soupoudré de sucre glace. Un gâteau russe.

Ce livre, ce gâteau russe, je l’ai emporté dans mon sac à dos. Geste sacrilège, le guide avait été formel, pas de poids inutile dans le sac. D’aucuns avaient coupé leur brosse à dent, d’autres avaient fait l’impasse sur un t-shirt. Obstinée je l’ai glissé contre mes chaussettes.

Avec moi, il a gravi les Pyrénées, atteint l’Andorre, puis rejoint la vallée ariégeoise dans la chaleur de juillet.

Jamais je ne me suis mordu les doigts de l’avoir emporté. A chaque halte, les pieds dans l’eau de montagne glacée ou à l’ombre chiche d’un rocher, je m’en délectais.

Peu importe la sueur, peu importe les ampoules aux pieds, j’avais la tête à Moscou, palais princiers, samovars d’argent, musique de bal, jeunes filles en manchon et chapka de fourrure, officiers aux tuniques flamboyantes, boutons dorés et passementerie.

Peu importe le dénivelé de l’ascension, peu importe les brûlures de la peau, la journée s’enflammait à la bataille de Borodino, à l’incendie de la capitale ; mon cœur battait et saignait aux amours déchirantes de André, Pierre, Natacha, Sonia.

Peu importe le poids, peu importe les courbatures, mon corps évoluait en altitude au rythme des drames, de l’amour, de la mort.

Quelques grammes en trop dans mon sac, pour des heures d’émotions, d’évasion, d’épopée. Des pages et des pages de lecture pour un ailleurs.

Tolstoï « Guerre et Paix », en haut des Pyrénées, sous un soleil d’été.